Malgré les rapports du Comité Scientifique et du Comité Scientifique et Economique sur la définition du quota de civelles (Réactions et Commentaires du Conseil Socioéconomique « Quota Civelle » sur le rapport du Conseil Scientifique en charge d’établir ce quota pour la saison 2026 – 2027 – Anguille Responsable ) , le Ministère de la transition Ecologique a décidé, de manière unilatérale, de fixer le quota de civelles à 43 tonnes (La définition des quotas de civelles: un dialogue de sourds – Anguille Responsable). Ceci correspond à une diminution de 34% du quota alloué en 2024-2025 (65 tonnes) sans raisons scientifiques bien étayées et partagées.
Une décision uniquement politique et technocratique.
Compte-tenu du caractère pénalisant du calcul du quota pour la pêcherie française: mortalité totale des civelles relâchées après capture ; non prise en compte de la forte diminution du nombre de licences (-60%) et surtout très forte diminution du nombre de jours de pêche en zone maritime (zone pour laquelle la majorité du quota de civelles est allouée), l’administration choisit un niveau de quota correspondant à une probabilité de 50% d’atteindre l’objectif de gestion : diminution de 60% du niveau du taux d’exploitation par rapport à la période de référence fixée de 2002 à 2008. Notons déjà que la France a proposé sans que la Commission Européenne le lui demande, une diminution de 60% et non de 50% comme il l’est demandé dans les objectifs du règlement UE 1100/2007. En outre la projection sur 2 ans, telle que demandée par l’ancienne ministre de la Transition écologique, Madame Pannier Runacher, était sujette à caution compte-tenu des éléments existant sur la dynamique de population de l’anguille. De ce fait, imposer dans l’ancien arrêté de 2025 qu’un niveau de quota pour la saison 2027 soit fixé au maximum à 43 tonnes était une décision purement technocratique et très inférieure à l’estimation pourtant pénalisante fournie cette année par le Comité Scientifique et égale à 57,4 tonnes.
La casse sociale et économique continue.
Mais que veulent cette administration et ceux qui nous gouvernent à un moment où les charges d’exploitation se font de plus en plus pesantes sur le secteur de la petite pêche ?
Cette décision avec l’effectif actuel des pêcheurs pratiquant cette activité aboutit globalement à une perte potentielle de l’ordre de 10 000 euros par entreprise de pêche (au nombre de 473 en 2026). Et tout cela pour rien et en tous cas pas au nom de la protection de l’espèce!
Certes un plan de casse des bateaux est annoncé en zone maritime pour « accompagner les sorties de flottille ». Bien belle perspective d’avenir pour une activité de pêche qui est un élément structurant du patrimoine matériel et immatériel de nos régions.
Un marché européen de la civelle qui risque d'être sous tension.
Le secteur de la pêche à la civelle en France alimente en grande partie le marché de la consommation directe ou indirecte (élevage pour le repeuplement et pour la consommation) et quasi totalement le marché du repeuplement (marché peu dynamique et concurrencé par la production d’anguillettes dans le nord de l’Europe).
La France et l’Espagne, depuis le départ du Royaume-Uni de l’Europe, se partagent le marché de la consommation.
La production française pour la saison 2026 – 2027 est fixée par arrêté à 17,2 tonnes pour la consommation. Les statistiques espagnoles permettent de penser que les 1000 licences de pêche octroyées pourront mettre sur le marché une dizaine de tonnes dont théoriquement 60% sont dédiées au repeuplement (règlement 1100/2007).
On devrait ainsi avoir sur le marché européen un peu plus de 20 tonnes pour la consommation directe ou indirecte, alors que l’on sait que la filière d’élevage européenne a besoin au moins de cette quantité pour fonctionner. Il sera difficile de contenter les deux filières de la consommation : espagnole (importante pour le secteur de la pêche française en novembre et décembre et qui tire les prix vers le haut) et Nord-Européenne (majorité de la demande à partir du début du mois de janvier et qui offre un prix plus bas au kg). Pourtant il est important de garder ces deux débouchés pour ne pas subir à terme une situation de quasi-monopole de la filière d’élevage.
Un volet social et patrimonial qui doit être pris en compte par nos élus nationaux et européens.
Affaiblir de plus en plus cette petite pêche artisanale qui constitue un élément du patrimoine de nos régions maritimes et continentales en Europe (voir programme PECOSUDE et projet DIMPAT coordonnés par l’IFREMER) n’est pas une solution crédible. Un port de pêche n’est pas un garage à bateaux, c’est un lieu de vie, d’échanges commerciaux et sociaux qui font la diversité culturelle des régions européennes. Ces activités participent à la mise à disposition de produits locaux et de grande qualité. Elles sont à la base d’une filière de transformation indispensable à la renommée de la gastronomie européenne. Tout doit être fait pour intégrer cette dimension patrimoniale dans les discussions et négociations qui visent à mettre en place une politique de développement durable en Europe.
Force est de constater que ni en France et encore moins à la Commission Européenne on en prend le chemin. La dimension patrimoniale de ces activités de pêche séculaires dont certaines sont classées au patrimoine immatériel de l’UNESCO et leurs sauvegardes indispensables à la qualité des empreintes culturelles de nos terroirs ne semblent pas intéresser ceux qui gèrent ces activités comme de simples actifs économiques facilement remplaçables. Protéger la petite pêche c’est protéger les biens environnementaux, il serait temps que ceux qui nous dirigent s’en rendent compte.
La lutte du pot de terre contre le pot de fer.
Le développement de nos activités humaines a profondément affecté les ressources aquatiques marines et continentales et leurs environnements. Tous les experts s’accordent sur le fait que la seule régulation de la pêche ou bien son arrêt ne permettra pas le retour à une situation telle que celle que nous pouvions observer jusqu’au milieu du 20ème siècle.
La photo ci-dessous prise sur le bassin de l’Adour montre l’importance des prises de civelles que l’on pouvait faire en quelques heures avec un seul tamis tenu à la main. Certes, ce n’était pas une situation commune, mais cela illustre les fortes concentrations d’alevins d’anguille qui remontaient le long des berges des fleuves au milieu du 20ème siècle.
L’entrave à la continuité écologique sur les grands axes à poissons migrateurs et la contamination chimique de nos cours d’eau sont des causes majeures de l’amenuisement de ces populations. En Méditerranée, il a été estimé que seuls 38% des habitats potentiels de l’anguille européenne sont naturellement colonisables par l’espèce. Il en est de même pour un grand nombre de pays qui ont artificialisé leurs cours d’eau et développer la production d’énergie hydraulique. Sans diminution de l’impact de ces facteurs de perturbation, il est vain d’espérer un retour à des populations de migrateurs, et plus précisément d’anguilles, au niveau d’abondance constaté jusqu’au milieu du 20ème siècle.
Malheureusement, la mise en place d’une politique de Développement Durable est une négociation entre acteurs dont l’influence est directement proportionnelle à l’importance économique directe de leurs activités.
Le secteur de la pêche de l’anguille et plus largement la filière européenne (pêche, élevage et transformation de l’espèce) ont des actifs et des valeurs de production qui se mesurent au mieux en millions d’euros. Le secteur de l’hydro-électricité en Europe a des actifs et des valeurs qui se mesurent en milliards d’euros. L’aménagement de passes, quand elles marchent, et leurs fonctionnements sont des investissements lourds dont la pertinence n’est pas toujours appréciée à sa juste valeur par ceux qui n’ont qu’une vision comptable des biens et services de l’environnement.
La solution la plus simple est donc d’éliminer la pêche pour faire disparaitre le problème, un acteur faible dans le contexte uniquement économique qui guide principalement nos décideurs dans le cadre d’une soi-disant mise en place d’une politique de développement durable.
Mais il est temps que ceux qui nous dirigent à Paris comme à Bruxelles s’aperçoivent « que le développement économique et social ne peut se dissocier du développement culturel » si nous ne voulons pas que nos environnements ruraux et maritimes ne deviennent que des musées de nos identités anciennes.
Les pêcheurs professionnels ne demandent pas de droits supplémentaires, mais ils veulent que ceux qui nous dirigent respectent leurs savoirs et leurs environnements en prenant en compte l’intérêt patrimonial de leurs activités. La restauration de l’anguille passera par une approche réellement participative avec des expertises partagées par tous les acteurs du développement durable et non dictées par des gestionnaires qui n’ont pour objectif que de favoriser certaines politiques sectorielles sans se soucier de l’impact environnemental que certaines activités génèrent.