Le 30 juillet 2026, le Conseil SocioEconomique (CSE) « Quota Civelle » émettait son avis et commentaires sur le rapport du Comité Scientifique (CS) chargé d’estimer le « quota civelle » pour la prochaine saison de pêche 2026 – 2027) (voir La définition des quotas de civelles: un dialogue de sourds – Anguille Responsable ) pour satisfaire à l’objectif de réduction de 60% de la mortalité par pêche par rapport à la période 2000 – 2006
Le rapport du CSE est fourni ci-dessous in extenso, mais nous en résumons les principaux points de discussion et de divergence afin d’en faciliter la lecture.
Absence de prise en compte de la destination des civelles pour l'estimation de la mortalité par pêche
Dans son estimation de la mortalité par pêche, le CS considère qu’une civelle pêchée pour être remise à l’eau dans la zone de répartition géographique européenne n’a pas plus de chances de survivre qu’une civelle consommée directement ou après une période de grossissement en élevage. Cette option plus que pénalisante pour l’estimation de la mortalité par pêche ne correspond aucunement aux règles de bon sens ni aux résultats des travaux récents développés en France et en Europe sur la survie des civelles transplantées ou sur la production d’anguilles jaunes ou argentées issues de ces transferts.
Absence d'utilisation de séries représentatives d'indicateurs issues de la pêcherie civelière française.
Que cela soit au niveau du Groupe de Travail Anguille du CIEM, ou au niveau des experts du Comité Scientifique, les séries de données issues de la pêche civelière française ne sont pas utilisées alors qu’elles sont les seules à pouvoir détecter de manière crédible les changements de la dynamique des flux de civelles pénétrant dans les estuaires de la partie centrale de l’aire de colonisation de l’anguille européenne. La courbe de tendance du recrutement en civelles actuellement utilisée est une courbe mélangeant des données de la Méditerranée et de la zone atlantique dont la représentativité est loin d’être validée. (voir à ce propos Qualité des données et modèles statistiques : comment sont déterminés les quotas de civelle ? – Anguille Responsable )
Non utilisation de données complémentaires comme le front de colonisation des anguillettes
D’autres indicateurs sont également disponibles et répertoriés par les structures techniques travaillant sur la gestion de cette espèce. Un nous paraît particulièrement pertinent : le front de colonisation des anguillettes qui donne des indications sur l’avancée ou non des populations d’anguilles au moins sur le cours principal des axes à migrateur. Ces informations ne sont pas prises en compte alors qu’elles sont pertinentes pour estimer le recrutement fluvial.
Non prise en compte de la très forte diminution du nombre de pêcheurs depuis le début de la mise en place du Plan de Gestion Anguille Français.
La figure ci-dessus montre une très forte diminution du nombre de pêcheurs de 2008 à 2013, puis cette évolution négative est plus lente, mais continuelle. Plus de 60% de l’effectif de pêcheurs professionnels existant juste avant la mise en place du règlement anguille UE 1100/2007 ont disparu. Outre l’éradication d’une grande partie de cette activité de pêche qui caractérise le patrimoine immatériel de nos régions et dont certaines pratiques sont classées à l’UNESCO, la forte diminution de ces communautés de petite pêche matérialise également un affaiblissement de la pression de pêche sur la phase civelle dont le taux d’exploitation (ainsi que le montrent les travaux développés par le programme européen INDICANG) est fortement relié au volume total filtré en zones maritime et mixte par les pibalours et tamis poussés dont la fenêtre de mise en exploitation est fortement réduite par les contraintes européennes: 30 jours uniquement pour la consommation et 50 jours supplémentaires pour le repeuplement au lieu de 5 mois auparavant.
Ne pas prendre en compte cette diminution de l’effort de pêche au moins partiellement est tout à fait inexplicable.
Une estimation plus plausible de la mortalité par pêche
Le positionnement le plus plausible de la courbe de tendance de l’indice de taux d’exploitation doit se situer entre le niveau bleu et le niveau gris, étant donné que la mortalité des civelles transférées n’est ni de 100%, ni de 0%. Ces calculs n’intègrent pas l’impact de la diminution du nombre de pêcheurs.
Une petite avancée sur l'utilisation des données de la pêcherie civelière française
Le CSE note une avancée positive concernant la future utilisation des données de la pêcherie française. Un travail de constitution d’une série de données de captures et d’efforts de pêche (abandonné depuis 2008) doit être initié entre le COREPEM (Comité Régional des Pêches Maritimes et des Elevages Marins Pays de La Loire) et les scientifiques. Notons que ces séries sont disponibles en Adour (données publiées dans des revues scientifiques) et que l’AFPMAR publie à partir des fiches de vente recueillies par les mareyeurs (voir par exemple Bilan sur la saison de pêche à la civelle 2025 – 2026 et sur le niveau de recrutement estuarien – Anguille Responsable ), un historique de ces indicateurs pour de nombreuses Unités de Gestion Anguille.
Etat du marché de la civelle en Europe
Si le quota est fixé à 43 tonnes comme cela a été hâtivement figuré dans le précédent décret, cela va très sérieusement compliquer l’approvisionnement de la filière d’élevage européenne qui a besoin d’environ 16 tonnes pour alimenter ses fermes de production. Le marché espagnol axé sur la consommation directe sera, dans ces conditions, un concurrent sérieux. Si cela peut faire monter les prix de la civelle de consommation, il est évident que la filière civelière française n’a pas intérêt pour des raisons économiques à déstabiliser le marché espagnol qui permet au marché de la consommation d’être encore un marché concurrentiel, ce qui n’est nullement le cas du marché de repeuplement. Pour ces raisons, et compte-tenu de l’avis scientifique le secteur du mareyage appelle à conserver au moins un quota de 55 tonnes.
Un niveau de quota scientifiquement, socialement et économiquement justifié.
Le Comité scientifique a remis sa proposition de quota : 57,4 tonnes pour la saison 2026 – 2027 et 59,8 tonnes pour la saison 2027 – 2028. Le Comité socioéconomique demande à ce qu’au moins le quota ne soit pas inférieur à celui de la saison dernière sachant que cette proposition est fortement précautionneuse compte-tenu des facteurs pénalisants qui tirent son estimation vers le bas: mortalité totale des civelles transplantées (ce qui est contraire aux études récentes) ; non prise en compte de la forte diminution de l’effort de pêche (nombre de bateaux et temps de pêche). D’où une demande ferme et justifiée de 55 tonnes au moins pour la saison prochaine.