Qualité des données et modèles statistiques : comment sont déterminés les quotas de civelle ?

Préambule

L’AFPMAR devant les incongruités, incohérences et faux messages colportés sur les réseaux sociaux par nombre de structures tient à continuer à informer sur la biologie de l’anguille, la filière économique liée à cette espèce, les éléments de gestion de cette ressource et les efforts importants consentis notamment par le secteur de la pêche professionnelle dans la restauration de l’espèce.  Un des points importants qu’il convient d’éclaircir concerne la détermination des quotas de civelle et les bases sur lesquelles ces quotas sont établis.

La France est le seul pays de la Communauté Européenne  exploitant l’anguille  qui a choisi de réguler son exploitation par le biais de quotas et ce pour deux raisons principales:

  • faciliter le contrôle  de la répartition des captures globales selon la clé d’allocation 40% pour la consommation et 60% pour le repeuplement ;
  • permettre d’évaluer un des objectifs de gestion du règlement 1100/2007 qui est celui d’une diminution de 50% de la mortalité par pêche par rapport à la période 2000 -2006. Notons que pour le plan de gestion français, l’administration française  s’est montrée plus exigeante que ce qui était demandé puisque la cible de gestion était une réduction de 60%.
 

Cette atteinte de l’objectif de gestion est estimée annuellement par un comité scientifique qui se base à la fois sur la tendance d’évolution du recrutement en civelles définie par le groupe de travail du CIEM avec une approche conservative: pas d’effet de la diminution de l’effort de pêche et mortalité totale des civelles après transfert dans différents écosystèmes européens.
Cette estimation est ensuite évaluée par un comité social et économique, incluant les représentants de la filière anguille, qui émet un certain nombre de remarques et d’objections qui portent notamment sur la représentativité de la courbe utilisée par le CIEM (Conseil International pour l’Exploration de la Mer), sur la non prise en compte de la diminution de l’effort de pêche et sur la mortalité totale des civelles transférées dans d’autres écosystèmes.
L’administration compétente prend ensuite sa décision en fonction de considérations techniques et politiques. Notons ces dernières années, sous la pression de la Commission Européenne,  une décision techniquement non justifiée diminuant le quota de 65 tonnes à 55 tonnes puis 47 tonnes pour la saison prochaine, ce qui devrait entraîner des conséquences économiques graves pour cette flottille de petite pêche. 

Comment sont déterminés les quotas de civelle ?

Depuis plusieurs années, les pêcheurs ont le sentiment que les quotas de civelle sont décidés à partir de modèles scientifiques opaques et souvent éloignés des réalités du terrain. Mais comment les scientifiques évaluent-ils réellement cette ressource ? Comptent-ils toutes les civelles ? Quelles données utilisent-ils ? Sur quelles rivières, avec quels moyens ?

Une question revient souvent chez les professionnels : pourquoi les données recueillies avec précision sur le terrain — notamment grâce aux outils modernes de suivi numérique — ne sont-elles que très peu, voire pas du tout, intégrées dans les évaluations scientifiques qui servent à calculer les quotas ?

L’objectif de cet article n’est pas de remettre en cause la nécessité de préserver l’anguille européenne, ni de contester le travail des scientifiques. Il est de comprendre comment fonctionne réellement le système d’évaluation actuel, quelles sont ses limites, et comment les données de terrain pourraient contribuer à l’améliorer.

1. Nos rivières ont profondément changé depuis le milieu du 20ème siècle

A gauche un écosystème naturel composé de différents éléments qui lui permettent de s’auto-épurer et d’avoir une forte productivité – à droite un écosystème fortement modifié qui est de plus en plus observé. La Commission Européenne vient enfin d’admettre que de nombreux pays, dont la France, n’atteindront pas les objectifs fixés par la Directive Cadre Eau et la Directive Cadre Stratégie du Milieu Marin et que les diagnostics effectués sur l’état des écosystèmes aquatiques sont beaucoup trop optimistes. 

Pour comprendre les débats sur les quotas, il faut d’abord remettre les choses en perspective. Les scientifiques comparent les recrutements actuels à des niveaux historiques datant des années 1960 à 1980. Or les cours d’eau et estuaires de cette époque n’ont plus grand-chose à voir avec ceux d’aujourd’hui.

Entre 1950 et 1990, les grands aménagements hydrauliques se sont multipliés : barrages, écluses, chenalisation, drainage des marais, urbanisation des estuaires, agriculture intensive, hydroélectricité. Les dégradations sont considérables aujourd’hui et souvent irréversibles.

La France compte plus de 100 000 obstacles à l’écoulement sur ses cours d’eau. Plus de 50 % des zones humides françaises ont disparu ou ont été fortement dégradées au cours du XXe siècle.

Les populations de poissons migrateurs — saumons, aloses, lamproies, anguilles — dépendent directement de la continuité écologique, des zones humides et de l’accès aux petits affluents. La taille d’une population aquatique dépend de la superficie et de la productivité des habitats qu’elle occupe. Or depuis le milieu du XXe siècle, ces deux paramètres ont été simultanément réduits : moins de surface accessible, moins de productivité à l’hectare.

La restauration écologique n’a réellement débuté qu’avec la Directive Cadre sur l’Eau (2000) et le Grenelle de l’Environnement (2007). Ses effets restent partiels et très inégaux selon les bassins. La France, comme beaucoup de pays européens, a d’ailleurs été mise en cause pour insuffisance dans l’atteinte des objectifs de la Directive Eau et de la Directive Stratégie des Milieux Marins.

Cela pose une question importante : peut-on comparer directement les recrutements actuels à ceux des années 1960-1980 alors que les écosystèmes ont profondément changé ?

2. Comment les scientifiques évaluent-ils réellement l'abondance des civelles ?

Il existe des méthodes permettant d’évaluer de façon absolue les remontées de civelles dans un estuaire déterminé — c’est ce qu’a montré, entre autres, le projet européen INDICANG. Pourtant, le système actuel ne repose pas sur ces mesures directes. Il s’appuie sur des indicateurs relatifs, construits à partir de quelques séries historiques, quelques rivières et quelques stations d’échantillonnage.

Ces indicateurs expriment non pas un volume absolu de civelles, mais une tendance par rapport à une période de référence. Ce choix méthodologique a des conséquences importantes sur la façon dont les signaux de reprise du recrutement peuvent — ou ne peuvent pas — être détectés.

Les principales stations françaises suivies

  • Vilaine — passe-piège au barrage d’Arzal. Validité comme indicateur d’abondance estuarienne non établie. La série de captures a été abandonnée à partir de 2015
  • Loire / Adour — captures professionnelles et CPUE. Séries non intégrées dans le modèle depuis 2008.
  • Gironde — campagnes scientifiques (navire Esturial), focalisées sur l’impact de la centrale du Blayais. Séries de captures non intégrées depuis 2008.
  • Sèvre Niortaise — captures professionnelles. Séries non intégrées depuis 2008.

Un fait important : à partir de 2008 — soit deux ans seulement après la période de référence retenue (2000-2006) — les données de capture des pêcheries françaises ne sont plus intégrées dans le modèle. Cette interruption prive l’indice relatif d’abondance de ses informations les plus directement représentatives de la réalité des estuaires atlantiques.

Conséquence une hétérogénéité des séries de données sans réelle validation de leur pertinence. Certaines données viennent de barrages, d’autres de captures professionnelles, d’autres de campagnes scientifiques, d’autres encore de données commerciales prises à des moments différents, certaines arrêtées, d’autres poursuivies. Certaines mesurent le recrutement fluvial, d’autres estuarien. Toutes ces données sont ensuite regroupées, puis mélangées aux données méditerranéennes également très disparates avec un même poids dans le traitement statistique sans que les modèles utilisés ne prennent en compte ni la pertinence, ni l’hétérogénéité des données. Or le but de cette courbe de tendance n’est pas uniquement de montrer la diminution du recrutement en estuaire, mais surtout de voir, après la mise en place des plans de gestion anguille, comment se fait la remontée du recrutement estuarien et en premier lieu dans la zone centrale de l’aire de colonisation c’est-à-dire dans le golfe de Gascogne.

3. Le rôle du WGEEL et la construction de l'indice de recrutement en civelles européen

Le WGEEL (Working Group on Eels – groupe de travail sur l’anguille européenne) est la structure scientifique internationale chargée de l’évaluation de l’anguille européenne. Elle est constituée de scientifiques nommés par les administrations nationales, répondant à une lettre de commande de la Commission Européenne qui définit les objectifs du rapport d’expertise (termes de référence). Le WGEEL utilisent des renseignements provenant de toute l’Europe : France, Espagne, Portugal, Danemark, Norvège, Pays-Bas, Allemagne, Royaume-Uni, Suède…et qui sont compilés dans des rapports nationaux. 

Le WGEEL compile des données provenant de toute l’Europe et les agrège en deux grands indices de recrutement : «North Sea » (mer du Nord et Skagerrak) et « Elsewhere » (Atlantique et Méditerranée). C’est cette dernière série — « Elsewhere » — qui est retenue pour le calcul des quotas français.

Un point peu connu : Depuis plusieurs années, la France ne fournit plus de rapport national au groupe de travail WGEEL. Ni les statistiques de captures, ni les données d’effort des pêcheurs professionnels français ne sont transmises officiellement à l’instance scientifique.

Un problème très sérieux de représentativité des données compilées.

La série « Elsewhere » mélange des données de la façade atlantique — directement concernée par la pêcherie française et espagnole du golfe de Gascogne — avec des données méditerranéennes aux conditions écologiques très différentes. Ce mélange se fait sans pondération : toutes les séries sont incorporées de façon équivalente pour estimer  la tendance générale. Résultat, ce sont les séries les plus longues historiquement et prises en compte, mais pas forcément les plus pertinentes qui pèsent le plus sur la tendance.

Ainsi, on peut constater que l’évolution de l’indice est fortement influencé par deux séries de données espagnoles récupérées sur l’Ebre et la lagune d’Albufera — des sites méditerranéens dont l’importance halieutique est marginale par rapport aux grandes pêcheries atlantiques. La question de leur poids réel dans l’indice utilisé pour piloter les quotas français n’a pas reçu de réponse publique et transparente, ni ne semble poser problème aux experts accrédités. 

Une décision peu connue, aux conséquences importantes : En février 2021, la Commission Européenne a modifié de manière unilatérale  sa lettre de commande au WGEEL. Initialement, l’approche intégrait l’ensemble des pressions humaines sur la ressource. La nouvelle lettre de commande (définissant les termes de référence de l’expertise) a imposé une approche centrée uniquement sur la régulation de la pêche. Le groupe de travail, dans l’impossibilité de répondre à cette demande avec les données disponibles, a retenu par défaut « l’approche de précaution » : « zéro capture».  Cette modification des termes de référence est à l’origine directe du ciblage des recommandations scientifiques sur la pêche depuis 2021. Elle n’a pas fait l’objet d’une concertation de la Commission Européenne avec les États membres et il s’agit d’une décision technocratique non conforme à l’esprit du règlement 1100/2007.

4. Des modèles statistiques apparemment sophistiqués — mais pilotés par des choix humains bien orientés par des lettres de commande de l'administration.

Une fois les données collectées, elles sont soumises à divers traitements statistiques. Ce qui est essentiel de comprendre, c’est que chacun de ces traitements implique des choix humains  et que ces choix ont une influence directe et considérable sur le quota final tel que défini par le Comité scientifique français. 

La base de l’estimation est la courbe de tendance « Elsewhere » définie par le groupe de travail anguille du CIEM à partir de données diverses recueillies sur la façade atlantique (y compris la Manche) et la Méditerranée. 

La tendance de l’indicateur d’abondance est définie grâce à un modèle linéaire généralisé qui permet de modéliser la tendance moyenne (ou médiane), son enveloppe de vraisemblance et les séries qui influent le plus sur la tendance générale. On voit déjà ici l’influence d’un premier choix qui n’est pas anodin: quelles séries choisir, quelle pondération faire (l’option, tout à fait discutable, choisie par les experts est: pas de pondération); quelle période de référence retenir sachant que la baisse de l’indice d’abondance n’est probablement pas simultanée dans l’Atlantique et en Méditerranée. Ce choix, comme nous l’avons dit précédemment, a conduit à mettre en évidence un poids très fort des séries méditerranéenne sur la tendance dans la zone « Elsewhere » qui concerne la pêcherie civelière française.

Cette courbe de tendance va servir de base au calcul des quotas français effectué par un groupe national d’experts dont la plupart sont membres du groupe anguille du CIEM.  Ce groupe d’experts au niveau national répond à une lettre de commande (saisine) définie par la DGAMPA (exemple de la saisine de 2025) et non plus par la Communauté Européenne afin de définir :

  • la réduction du taux d’exploitation obtenue pour la saison 2023-2024 par rapport à une période de référence;
  • la quantité de civelles susceptibles d’être prélevée dans le milieu naturel pour la saison 2025 – 2025 d’une part et la quantité de civelles susceptible d’être prélevée pour la saison 2026 – 2027 d’autre part, de manière à atteindre l’objectif de réduction de 60% de la mortalité (par pêche) par rapport à la période de référence 2004-2008 avec une probabilité de 25, 50 et 75%;
  • le ressenti des professionnels sur le déroulé de la campagne de pêche 2024 – 2025 évalué à partir du questionnaire relatif au niveau du recrutement observé dont le CNPMEM a assuré la transmission. 

Ici le sort de l’économie des petites pêches continentales, estuariennes et même littorales va se jouer sur un certain nombre de choix.

Le premier est d’utiliser comme « ligne de base » la tendance du recrutement en civelles telle que définie par le groupe de travail anguille du CIEM dont on a vu précédemment les biais dans l’estimation. 

Le second, c’est le niveau de risque acceptable qui donne pour un même scénario choisi des résultats bien différents:

Le modèle réalise plusieurs milliers de simulations pour estimer, selon différents niveaux de quota, la probabilité d’atteindre l’objectif de gestion. Il en résulte non pas un chiffre unique, mais une probabilité d’atteindre, pour un niveau de quota déterminé,  l’objectif de 60% visé. C’est alors à l’opérateur de choisir le niveau de prudence — et ce choix final est entièrement humain.

Ainsi, pour la saison 2025-2026, la modélisation permet d’estimer pour un certain niveau de quota la probabilité d’atteindre l’objectif de réduction de 60% :  75 % de probabilité  avec un quota de 26,1 t;  50 % de probabilité avec un quota de 34,9 t et 25 % de probabilité avec un quota de 45,4 t.

Si l’on peut comprendre que l’administration choisisse l’option au moins une chance sur deux d’atteindre l’objectif dans un cadre de gestion précautionneuse sur une espèce en forte diminution, il est cependant difficile pour les pêcheurs professionnels  de comprendre les autres choix qui conditionnent fortement le niveau du quota:

  • Pourquoi ne pas tenir compte de la forte diminution de l’effort de pêche (diminution de plus de 50% des navires depuis le début de la période de référence accentuée ces dernières années par un temps de pêche fortement restreint), alors que le projet européen INDICANG a montré clairement que le taux d’exploitation est conditionné par le volume d’eau filtré donc par le nombre d’engins de pêche à l’eau et le nombre de sorties.
  •  Pourquoi l’administration passe sous silence le fait que la prise en compte effective de la réduction de l’effort de pêche rend inutile la définition d’un quota;
  • Pourquoi considérer que l’avenir d’une civelle destinée au repeuplement est le même (c’est à dire survie 0%) que celui d’une civelle que l’on consomme directement ou que l’on destine à la production d’anguilles pour la consommation;
  • Pourquoi faire semblant d’ignorer la différence entre ce qui est estimé par les modèles et ce qui est observé sur le terrain par les pêcheurs professionnels. 
  • Pourquoi continuer à imposer des périodes de pêche aussi restrictives non conformes au règlement 1100/2007 alors qu’il existe un quota. Le bon sens nous permet facilement de comprendre qu’un quota pris en 1 ou 3 mois ne change pas grand chose à la mortalité par pêche, mais permettrait aux pêcheurs professionnels  pluriactifs de mieux gérer leurs activités. 
  • Pourquoi faire semblant d’incorporer les observations des pêcheurs professionnels sur une courbe de tendance du recrutement qui ne prend aucunement en compte les grandes pêcheries civelières. 
  • La moindre des choses serait d’estimer les scénarios plausibles pour avoir une véritable analyse de risques qui ne soit pas à charge des pêcheurs professionnels. Par exemple prendre un scénario de 50% de survie des civelles transplantées par rapport aux civelles laissées dans le milieu ; assumer un lien entre la baisse de l’effort de pêche et la mortalité par pêche. Cela permettrait d’avoir déjà une première vision plus réaliste de la diminution de l’empreinte écologique de la pêche.
 

Tous ces choix sont critiquables et ne peuvent rester sans réponse sinon à conforter les pêcheurs  professionnels que l’administration européenne comme nationale ne cherche qu’à les faire disparaitre alors qu’il est clair que les autres effets destructeurs des activités autres que la pêche n’ont pas été réduit ainsi que l’a reconnu tout récemment (enfin!) la Commission Européenne. 

5. La pêche professionnelle : la variable d'ajustement sur laquelle les pouvoirs publics agissent.

C’est un point rarement expliqué clairement. Aujourd’hui, la pêche professionnelle est probablement la variable la plus directement pilotée par les pouvoirs publics dans la gestion de l’anguille. Et surtout, les pêcheurs professionnels sont considérés par l’administration comme des acteurs faibles politiquement dans les négociations visant à mettre en place une réglementation soi-disant adaptée.

Pourquoi ? Parce que la pêche est visible, contrôlable, quantifiable et immédiatement ajustable via les quotas. Concrètement, il est possible de réduire rapidement les captures, diminuer le nombre de licences, raccourcir les saisons, renforcer les contrôles ou abaisser les quotas.

À l’inverse, les autres grandes causes du déclin de l’anguille évoluent beaucoup plus lentement et agissent de manière insidieuse avec des effets retards : fragmentation des cours d’eau, barrages, turbines hydroélectriques, destruction des habitats, artificialisation des estuaires, pollution diffuse, drainage des zones humides et changement climatique.

Ces facteurs ont pourtant un impact reconnu depuis longtemps sur les poissons migrateurs. Mais ils ne sont pas soumis au même niveau de contrainte immédiate que la pêche. Les ouvrages hydrauliques même obsolètes restent présents et sont peu aménagés pour faciliter la continuité écologique, la restauration des habitats progresse lentement et les politiques de continuité écologique prennent plusieurs décennies. La France, comme beaucoup de pays d’Europe, vient de se faire accuser de laxisme dans l’atteinte des objectifs fixés par la Directive Eau et la Directive Stratégie des Milieux Marins.

Cela crée aujourd’hui un déséquilibre important dans la gestion de la ressource : la pêche supporte une part très importante de l’effort de conservation, alors que les autres facteurs de mortalité et de dégradation des habitats restent beaucoup plus difficiles à corriger rapidement et efficacement. Cela a été clairement dit par le rapport du Parlement Européen en novembre 2023, mais la Commission Européenne n’a pas voulu l’entendre !

Cela ne signifie pas que la pêche n’a aucun impact. Mais cela pose une question légitime : l’effort demandé aux pêcheurs est-il proportionnel aux effets de la pêche sur le déclin des migrateurs ? La réponse est clairement  NON.

6. L'angle mort : la non utilisation des données récoltées par la pêche civelière française.

Aujourd’hui, les pêcheurs et les mareyeurs utilisent des outils numériques qui enregistrent en temps réel les dates de capture, les volumes, les zones, les horaires, l’effort réel avec un  effort important de validation et de contrôle à la source. Ces systèmes — VisioCapture, Visiomer, traçabilité réglementaire — produisent des données standardisées, en nombre et précises et actualisées, directement issues des zones exploitées.

Ces données existent bien et sont centralisées par l’administration.  Elles ne sont pourtant pas intégrées dans les évaluations scientifiques.

Les scientifiques répondent souvent que les séries historiques doivent rester homogènes pour permettre les comparaisons dans le temps. Cet argument est recevable, mais n’est guère respecté pour la base de données utilisée par le WGEEL .

La nécessaire fiabilité de cette base sur laquelle repose une grande partie du diagnostic pour classer l’anguille européenne sur la liste rouge de l’UICN (voir La vérité sur l’anguille européenne – Anguille Responsable ) doit nous inciter à proposer une autre option basée sur une approche vraiment participative de l’ensemble des acteurs impliqués dans l’exploitation, la gestion et la valorisation de l’anguille en Europe : réexplorer les bases de données existantes pour construire un indice plus fiable  basé sur les données numériques actuelles afin de tester leur cohérence pour améliorer la qualité de la courbe de tendance du recrutement en civelles. 

Ce que permettraient les données actuelles non utilisées :

→ Une estimation plus précise du recrutement réel dans les estuaires atlantiques

→ Une meilleure mesure de l’effort de pêche effectif

→ Une détection plus rapide des signaux de reprise ou de baisse du recrutement

→ Une calibration des modèles ancrée dans les réalités contemporaines du terrain

7. Pour conclure: Les questions et interrogations émergeantes de la filière anguille française.

Face à la complexité croissante des modèles d’évaluation et des décisions de gestion, de nombreuses questions émergent aujourd’hui parmi les professionnels de la pêche, les mareyeurs et les acteurs de terrain.

Parmi les sujets régulièrement soulevés :

  • quelles sont précisément les stations françaises utilisées ?
  • quelles méthodologies sont appliquées sur chaque bassin ?
  • quelles séries sont encore actives ?
  • comment les habitats perdus sont-ils pris en compte ?
  • pourquoi les données numériques modernes ne sont-elles pas davantage intégrées ?
  • quelle influence exacte ont les hypothèses statistiques sur les quotas proposés ?

Ces questions ne remettent pas en cause la nécessité de préserver l’anguille européenne. Elles traduisent plutôt une demande croissante de dialogue, de transparence, de pédagogie et de cohérence des outils d’évaluation.

L’anguille européenne reste une espèce fragile, et personne ne conteste la nécessité de la préserver. Mais une gestion efficace et durable ne peut reposer que sur des évaluations de qualité, transparentes et connectées aux réalités du terrain.

Les professionnels de la filière civelle ont aujourd’hui la connaissance, les outils et la légitimité pour contribuer à améliorer ces évaluations. C’est dans le dialogue entre science et acteurs de terrain pour une réelle cohérence des données et une véritable  transparence méthodologique que se construira une gestion à la fois crédible, efficace et acceptée par ceux qui la vivent et subissent au quotidien.