Le projet "Golden Miles": un mirage environnemental pour un désastre socio-économique de nos petites pêches artisanales.
Les « anti-pêche professionnelle » font feu de tout bois en ce moment pour éradiquer de toute pêche professionnelle les eaux continentales, estuariennes et maintenant côtières. Motif invoqué: les filets dans la bande côtière sont la source de tous les maux pour nos migrateurs amphihalins comme le saumon et sont responsables de la situation actuelle. Comme unique base de départ, 2 rapports commandités par le COGEPOMI (Comité de Gestion des Poissons Migrateurs) Adour et Courants Côtiers pour évaluer la fiabilité des déclarations des captures de salmonidés en mer effectuées par la flottille de petite pêche côtière pratiquant son activité de Contis au Nord jusqu’à Biarritz au Sud et prenant en compte la proximité de l’embouchure de l’Adour, pour les saisons 2000 et 2001. (Voir figure ci-dessous)
L’objectif de ces expertises confiées par le COGEPOMI à l’IFREMER n’était pas d’estimer les prises moyennes effectuées par chaque navire côtier, mais de déterminer les zones où la probabilité de pêcher un saumon par cette flottille était la plus forte et le type d’engins susceptible de capturer ces saumons. Les éléments que le COGEPOMI possédait pour déterminer cette stratégie d’investigation étaient les suivants:
- nage très près de côte avec parfois migration temporaire dans les courants côtiers;
- nage en surface, mais avec des plongées près du fond;
- captures effectuées essentiellement en juin, juillet et début du mois d’août par la flottille côtière, les saumons de printemps migrant visiblement plus au large et en lien avec un débit plus fort de l’Adour pendant la fin de l’hiver et le printemps;
- estimation des captures débarquées par les enquêteurs halieutiques dont la vraisemblance devait être confrontée aux observations recueillies lors de ces campagnes expérimentales et aux productions de juvéniles du bassin des Gaves telles qu’estimées par MIGRADOUR pour évaluer l’ordre de grandeur des futures productions de géniteurs susceptibles d’être capturés par les pêcheurs professionnels et de loisir dans les eaux douces, estuariennes et côtières.
En AUCUN CAS, les données de ces rapports ne pouvaient servir à extrapoler les résultats trouvés lors de ces campagnes expérimentales à l’ensemble des navires de la flottille de petite pêche côtière exerçant dans cette zone, extrapolation faite arbitrairement par des structures associatives qui visiblement ne savent pas ce qu’est l’importance d’un plan d’échantillonnage pour quantifier de manière crédible l’intensité d’un phénomène précis.
Que nous disent succinctement ces rapports.
Les résultats de ces expertises ont été présentées et discutées en COGEPOMI, structure rassemblant l’ensemble des acteurs impliqués: administrations préfectorale et régionale; pêcheurs de loisirs et professionnels, Agence de l’Eau Adour-Garonne, Ifremer et CSP (qui deviendra en 2006 l’ONEMA qui sera ultérieurement intégré à l’OFB).
- Toutes les captures de salmonidés migrateurs sont faites au filet droit ;
- Pas de captures de salmonidés au filet trémail de fond ;
- Les captures sont surtout effectuées en zone très littorale, généralement sur des fonds inférieurs à 10 m ;
- Les captures sont plus fréquentes au sud qu’au nord de la zone investiguée, c’est à dire au fur et à mesure que l’on se rapproche de l’embouchure de l’Adour ;
- L’analyse des fiches de pêche de cette flottille par le réseau d’enquêteurs du CRTS donne une estimation pour l’année 2000 de 126 saumons pris en mer. Elle doit être comparée aux 720 saumons pris par les marins pêcheurs dans l’estuaire de l’Adour dont environ 650 dans la zone estuarienne proche de l’embouchure de l’Adour (voir figure ci-dessous) et qui effectuent une pêche très ciblée sur cette espèce dans l’Adour.
- Ces poissons étaient en majorité des petits saumons appelés « madeleineaux » ou « grilses » ayant passé 1 hiver en mer et une ou deux années en rivière avant de migrer.
- Ces poissons ont un potentiel reproducteur qui est en moyenne de 2000 œufs par géniteur (sex-ratio pris en compte).
Une gestion responsable de nos ressources halieutiques ne peut se baser sur des élucubrations .
A partir de ces rapports mal interprétés et de calculs alambiqués comme ceux qui ont germé dans l’esprit des concepteurs du projet « Golden Miles », les prises de saumons se sont multipliées et ont atteint des sommets de quelques milliers qui bien évidemment ne correspondent pas à la réalité et en premier lieu à la hauteur des productions de juvéniles qui ont donné naissance aux géniteurs rejoignant l’estuaire de l’Adour pour gagner leurs frayères durant les saisons de pêche 2000 et 2001.
Pour exemple, les captures de saumon effectuées en mer, estuaire et rivière en 2000 proviennent de trois cohortes de tacons (saumons juvéniles): 1996, 1997 et 1998. La structure en âge des captures de saumons en estuaire permet d’évaluer la participation relative de ces 3 cohortes à la production de saumons adultes. Le CSP et l’association MIGRADOUR (Note programme saumon de juin 2004) fournissent également une estimation annuelle des productions de tacons pour les 3 années dont sont issues les captures de la saison de pêche de l’année 2000. Ainsi, il est possible d’estimer que la remontée totale durant l’année 2000 provient du retour de 120 000 tacons. D’après ce même rapport, le taux de retour estimé des saumons issus des tacons de moins d’une année est au maximum de 3,6% en moyenne (ce qui est déjà une valeur élevée), ce qui permet de donner un ordre de grandeur crédible du nombre de saumons produits et de retour en 2000 de 4320 saumons. Ce rapport édité en 2004 fournit également une indication précise sur le stock de saumons remontant le bassin de l’Adour et des Gaves en 2000. Il est estimé à 4889 saumons (en comptabilisant l’échappement sur les frayères et les captures déclarées par la pêche de loisir et professionnelle sur le bassin versant, mais sans compter la pêche en mer évaluée à 126 saumons).
Comme on le voit la convergence de toutes ces informations permet de montrer la cohérence des informations récoltées sur la bande côtière par le COGEPOMI: saumons capturés par la pêche côtière de manière accessoire (bien que non négligeable) et certainement pas d’élucubrer sur un possible massacre par les filets côtiers des cohortes de saumon qui convergent vers les frayères des Gaves et de la Nive.
Des propos irresponsables, diffamatoires et non étayés
Sous le titre: « Pêche illégale des poissons migrateurs sur l’Adour: 10 ans de lois bafouées ! » , cette association soi-disant environnementale fait uniquement du buzz sur les réseaux sociaux pour du racolage financier « Pour permettre à DMA de continuer à défendre les océans, les rivières et les estuaire par le droit, soutenez-nous! »
Tout d’abord le classement en zone NATURA 2000, n’implique pas obligatoirement l’interdiction de la pêche d’espèces sensibles pour peu que celles-ci soient correctement gérées. Il est donc scandaleux d’illustrer des propos diffamatoires par une photo d’un pêcheur professionnel qui pêche légalement et qui, en outre, pratique la petite pêche et la petite agriculture, activités compatibles avec la protection de zones classées NATURA 2000: les Barthes de l’Adour.
Le saumon se gère stock par stock et non pas de manière globale (c’est bien pour cela qu’il existe la plupart du temps une gestion de la pêche par rivière avec un quota individualisé). Si la pêche professionnelle du saumon a été autorisée pendant plus longtemps sur cet estuaire c’est que le stock de saumons sur ce bassin était considéré comme bien géré par la communauté d’acteurs impliqués. La définition en 1995 par le COGEPOMI Adour d’un programme de restauration du saumon (1996 – 2003) a permis d’atteindre l’objectif fixé de 12 millions d’œufs déposés en 2000, puis 21 millions d’œufs en 2003. Par la suite, les efforts de contrôle et de gestion se sont maintenus en sachant que cette population tenait presqu’exclusivement par la production de zones de frayères situées en amont d’Oloron Sainte-Marie. Malgré cela, la production de juvéniles s’est maintenue à un niveau très important (voir graphique ci-dessous d’après MIGRADOUR) et généralement supérieur voire nettement supérieur à ce que l’on avait au début du programme en 1995. Malheureusement la répartition des zones de production en juvéniles et leurs qualités (voir documents MIGRADOUR) montrent la fragilité du système de production qui avait été identifié par les gestionnaires : une grande partie de la production de juvéniles repose sur un site de production : le Gave d’Aspe. En 2019, la production en tacons de l’année recensée sur le bassin était encore très importante et estimée à 400 000 individus.
La diminution récente des populations de saumons sur le bassin de l'Adour et des Gaves n'est pas un phénomène local et encore moins dû à une surexploitation côtière et une mauvaise prise de décisions de l'administration.
Sur le site de l’association MIGRADOUR existe une quantité d’informations très précieuses. L’analyse de celles-ci permet de se faire une idée plus précise de ce qui a pu arriver à nos populations de saumons qui ont chuté fortement et de manière continuelle depuis 2022.
Dès la confirmation de la diminution du stock de saumons sur les frayères des Gaves, l’administration en accord avec les acteurs concernés a arrêté toute pêche sur cette espèce après 2023. Les informations récoltées sur la production de juvéniles et les remontées que ces productions ont générées, indiquent que cela n’est pas lié à un phénomène local déclenché par une surpêche par exemple (manque de géniteurs), mais bien à une baisse du taux de survie des jeunes saumons en mer (probablement lors de leur phase d’adaptation à ce nouveau milieu) à l’échelle au moins du golfe de Gascogne et du sud des îles Britanniques. Cette possibilité avait été annoncée par les scientifiques, co-auteurs du volume: « Prévoir pour Agir – La Région Aquitaine anticipe le Changement Climatique », rapport scientifique coordonné par le Professeur Hervé Le Treut, membre de l’Académie des Sciences ( voir chapitre 6 page 201). Cette forte diminution est d’ailleurs constatée sur les petites rivières de Bretagne, dont certaines possèdent encore des stocks de saumons en nombre conséquents. Parmi celles-ci l’Elorn, rivière de Bretagne Nord qui a vu chuter ses remontées de plus de 700 en 2020 à 100 en 2025.
Le projet "Golden Miles", une proposition bâtie sur une analyse de la situation plus que tronquée et qui ne résout pas le problème environnemental, mais provoquerait un tsunami social et économique pour nos petites pêches côtières.
Une justification du projet sur des bases erronées:
Non, le Rendement Maximum Durable, ni les QIT (Quotas Individuels Transférables) sont à l’origine de la politique économique ultra-libérale des pêches en France (si tant est qu’elle soit ultra libérale, ce qui n’est certainement pas le cas pour la petite pêche côtière).
Les QITs ne sont pas un moyen de gestion utilisés en France et le transfert de quota ne peut se faire sans l’aval de l’administration et est très encadré (voir transfert de quotas de civelles non consommée par une UGA)
Le Rendement Maximal Durable est un objectif de gestion fixé par la Commission Européenne pour établir une exploitation durable des ressources halieutiques par la seule régulation de la pêche. Cet objectif est inopérant pour des espèces qui ne sont pas purement marines, non pas parce qu’il est à l’origine d’une politique ultra-libérale des pêches, mais parce qu’il ne prend pas en compte, pour nombre d’espèces dont les nourriceries sont côtières (et encore plus pour les espèces migratrices diadromes), la nécessité de respecter la productivité des milieux. Celle-ci représente le seul facteur qui agit sur la forme de la courbe de Rendement. Il ne faut pas oublier, que la plupart des espèces pêchées par les petits bateaux côtiers sont très dépendantes de la qualité des eaux littorales, estuariennes et continentales.
L’ajout de contraintes supplémentaires et non justifiées à l’exercice de cette activité déjà très fortement réglementée, ne peut qu’aboutir à l’affaiblissement de ces petites pêches qui sont une partie importante des patrimoines matériels et immatériels des territoires maritimes et ruraux.
Ces quelques faits, abondamment décrits dans la littérature scientifique, suffisent à évoquer la complexité de la gestion de ces espaces:
- 80% de la pollution marine viennent des continents et affectent en premier lieu les eaux estuariennes, littorales et côtières.
- L’insuffisance de la performance de nos réseaux d’assainissement (réseaux séparatifs non suffisamment développés, fait dénoncé par des rapports parlementaires) provoquent des crises sanitaires qui entravent même le développement du tourisme balnéaire (eaux de baignade non conformes)
- La bétonisation du littoral et de nos grands estuaires a réduit considérablement la surface des zones de nourriceries de nombreuses espèces: cas de la Seine, de La Loire, de la Gironde, de l’Adour.
- La continuité écologique est fortement entravée depuis le bas de certains estuaires (cas du barrage d’Arzal sur la Vilaine) et sur des grands axes à migrateurs comme La Loire, le Rhin, le Rhône, La Garonne ou la Dordogne. Là où cette continuité écologique a été améliorée, les résultats ne se sont pas faits attendre, que cela soit sur certaines rivières de Bretagne et Basse – Normandie ou bien sur le Gave d’Oloron avec l’accès aux frayères de bonne qualité des gaves d’Ossau et d’Aspe à partir de la fin du 20ème siècle.
- La perte de nombreuses zones humides par drainage, par l’urbanisation, pour lutter contre les inondations ont encore appauvri nos écosystèmes aquatiques qui parfois sont envahis d’espèces exotiques qui résistent mieux aux effets du changement climatique.
Un projet non seulement fumeux, mais dangereux
Donner en exemple, les Etats-Unis pour montrer l’efficacité d’une tel projet nous semble quand même peu approprié dans un cadre de lutte contre les effets du changement climatique. Ceci étant dit, vouloir régler dans les zones continentales, estuariennes et littorales la dégradation des écosystèmes par la seule régulation de la pêche et la quasi-exclusion des petites pêches de secteurs de plus en plus perturbés et impactés par les autres usages est une très mauvaise idée.
L’histoire des grands migrateurs en France et plus largement en Europe montre que par la seule régulation de la pêche on ne maintient pas ce type de population. L’histoire du saumon de Loire devrait quand même faire réfléchir certains et imputer maintenant l’échec de la restauration du saumon en Loire au développement des pêches en mer relève de l’imposture.
Pendant ce temps notre petite pêche se meure alors qu’elle est indispensable à nos criées , à nos apports en pêche fraiche, à la qualité de notre gastronomie.
Bientôt nos petits ports côtiers disparaitront ou seront remplacés peu à peu par des marinas.