Non et heureusement l’anguille n’est pas une espèce en voie d’extinction !

Suite à la demande d’une association de pêche espagnole :  » Euskadiko Angulero Elkartea E.A.E. », Willem Dekker, scientifique hollandais, spécialiste de l’anguille et ancien président du groupe de travail sur l’anguille au CIEM répond de manière précise sur le classement de l’anguille « en danger critique d’extinction » par l’UICN. Sa réponse, que l’AFPMAR partage, met en lumière l’utilisation erronée de ce classement par certaines ONGs et il faut bien le dire par de nombreuses administrations dont  la Commission Européenne pour éradiquer toute pêche sur cette espèce et masquer l’incapacité de ceux qui nous administrent à mettre en place une approche portant sur l’ensemble des facteurs liés à l’action de l’homme sur le devenir de l’espèce comme le demande expressément le règlement UE 1100/2007. La réponse de Willem Dekker est diffusée par le site du Sustainable Eel Group dans l’onglet « News ». 

Afin, que nos adhérents comprennent mieux la portée d’une telle réponse nous en soulignons ici les grandes lignes et mettons en exergue les principaux points de l’argumentation. 

L’anguille européenne est-elle vraiment « presque éteinte » ?

Depuis plusieurs années, on lit régulièrement dans les médias ou dans l’argumentaire d’ONGs que l’anguille européenne serait presque éteinte. Cette affirmation, répétée à l’envi, est pourtant fausse. Elle repose sur une interprétation erronée de classifications officielles, pourtant utiles lorsqu’elles sont correctement comprises.

En effet, l’estimation réelle de la quantité d’anguilles en Europe ne peut être actuellement précisée compte-tenu des moyens scientifiques alloués, mais son ordre de grandeur se compte encore  en million de reproducteurs répartis sur une zone qui va du Nord de l’Europe au Nord de l’Afrique dans des milieux aussi diversifiés que les eaux marines, estuariennes et continentales. 

Une espèce en déclin… mais pas en voie de disparition immédiate

Personne ne nie la réalité , et certainement pas les pêcheurs professionnels qui se sont élevés dès le début des années 80s contre le classement de l’anguille en espèce nuisible, l’anguille européenne a fortement décliné au cours de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Le nombre de jeunes anguilles (les civelles) a chuté d’environ 90 % à partir des années 1980 dans la partie centrale de l’aire de répartition. Si aucune mesure n’avait été prise, une extinction à long terme aurait pu devenir un risque réel.

Mais la situation actuelle est bien différente de ce que laissent entendre certains discours alarmistes. L’anguille n’est pas proche de l’extinction : elle reste présente dans la quasi-totalité des eaux européennes, des rivières aux estuaires, et des centaines de millions – voire plus d’un milliard – de jeunes anguilles arrivent encore chaque année sur nos côtes, la pêche n’en prélevant qu’une très faible partie.

IUCN et CITES : deux outils souvent mal compris

La confusion vient principalement de l’usage abusif de deux classifications internationales : l’IUCN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) et la CITES (Convention sur le Commerce International des Espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction).

L’IUCN établit une « Liste rouge » qui classe les espèces selon leur niveau de menace, en appliquant les mêmes critères à toutes, qu’il s’agisse d’un insecte, d’un poisson ou d’un mammifère. L’anguille européenne y est classée « en danger critique d’extinction ». Ce classement repose essentiellement sur la vitesse et l’ampleur de son déclin passé, et non sur le nombre d’individus encore présents aujourd’hui. Or, cette nuance est souvent effacée dans les messages médiatiques.

Pour comprendre l’absurdité de certains raccourcis, comparons quelques espèces partageant la même catégorie IUCN :

  • Le Vaquita, un petit marsouin du Mexique : moins de 10 individus.
  • Le Rhinocéros de Java : environ 75 individus.
  • L’anguille européenne : plus d’un milliard de jeunes chaque année.

Pourtant, ces trois espèces portent exactement la même étiquette. Dire que l’anguille est « presque éteinte » parce qu’elle est classée « en danger critique » revient donc à détourner le sens réel du classement.

La CITES, de son côté, ne mesure pas le risque d’extinction mais encadre le commerce international des espèces sauvages. L’anguille européenne est inscrite en Annexe II, ce qui signifie que le commerce international et donc la pêche sont autorisés, mais strictement contrôlés : chaque exportation doit prouver qu’elle ne met pas l’espèce en danger. Là encore, l’inscription en Annexe II est souvent présentée à tort comme un signe d’extinction imminente. De nombreuses espèces encore abondantes, comme les hippocampes ou le crocodile du Nil (plusieurs millions d’individus), figurent au même niveau.

Cette simplification excessive des classifications IUCN et CITES, reprise par les médias et certaines ONGs, alimente la peur sans réellement informer, mais avec la seule volonté de masquer la réalité des problèmes et de faire du lobbying à bon compte. .

Le vrai problème de l’anguille

Le problème de l’anguille européenne n’est pas son extinction imminente, mais la fragmentation des rivières par les barrages, la destruction de ses habitats, la pollution, la gestion de l’eau, et surtout la mauvaise application des règles européennes de protection déjà en vigueur.
Depuis 2007, l’Europe s’est dotée d’un plan global de protection et de gestion de l’anguille. Les derniers rapports d’évaluation effectués par le Parlement Européen montrent que seule la pêche a atteint les objectifs qui lui ont été assignés par le règlement UE 1100/2007, mais pour les autres pressions humaines sur l’espèce nous sommes loin du compte !

Remplacer une politique complexe par un slogan alarmiste – « presque éteinte » – ne protège pas l’espèce : cela nous éloigne des véritables priorités et retarde la mise en œuvre de solutions efficaces.

L’anguille européenne est une espèce en difficulté, mais pas « presque éteinte ». Utiliser les classifications IUCN ou CITES pour affirmer le contraire relève soit d’une méconnaissance, soit d’une manipulation du message. Informer correctement le public, c’est reconnaître la gravité du déclin sans déformer la réalité. La protection de l’anguille passe par des actions concrètes, coordonnées et pragmatiques – pas par des slogans anxiogènes.