Celle-là on ne nous l’avait pas encore faite: « Trafic d’anguilles et argent sale ».

Sur Arte, un documentaire soi-disant d’investigation qui traite du commerce illégal d’un alevin, la civelle, dont la pêche et le commerce en Europe sont strictement réglementés. Cela débouche plutôt sur un mauvais polar avec des raccourcis et approximations qui n’aident en rien le téléspectateur à se faire une idée précise du problème et de ses enjeux. 

Le fil conducteur du documentaire

Partant d’une opération de transfert de civelles pour une opération de repeuplement dans la lagune de Courlande dont la position est indiquée ci-dessous.

Cette opération de repeuplement prévue dans la partie russe de la lagune de Courlande a reçu conformément au statut de l’anguille, espèce classée à l’annexe II de la CITES, l’avis favorable de l’autorité CITES anglaise et s’est donc faite sous mandat de transfert CITES. 

Le documentaire décrit le transfert et le voyage des civelles du Royaume -Uni vers Kaliningrad en Russie. 

Un amalgame de faits dont l'incohérence nous questionne

D’abord un représentant de la pègre chinoise qui parle sous couvert de l’anonymat et qui détaille les modalités du trafic. Puis un représentant des douanes qui parle de l’immensité de la tache à accomplir qui complète les renseignements fournis par le représentant de la pègre et nous parle d’un volume annuel de 100 tonnes de trafic de civelles, quantité qui, pour le représentant de la pègre chinoise, est encore sous-estimée. Si cela était vrai, on peut tout de suite noter l’inefficacité des services chargés du contrôle en Europe car d’après les rapports d’INTERPOL, les quantités saisies annuellement sont très loin de ce volume et ne dépassent pas, ces dernières années, les 2 tonnes par saison. 

D’où la question : la quantité estimée par le représentant des douanes à 100 tonnes est elle cohérente avec la réalité? 

La pêche légale de la civelle débarque en France une cinquantaine de tonnes et est effectuée avec des engins divers: tamis à main, tamis ancré, tamis poussé et pibalour. Elle est très contrôlée et capture en moyenne par sortie environ 3 kg de civelles. 

Ceci veut dire que pour débarquer 100 tonnes de civelles en catimini et sans se faire repérer, il faudrait au moins avec la même efficacité de pêche entre 30 000 et 35 000 sorties sans compter bien sûr une organisation de collecte et de stockage dont la complexité et le dimensionnement sont à la hauteur du volume du trafic estimé (on nous montre dans le reportage des installations de stockage des trafiquants  qui n’ont rien à voir avec ceux mis en oeuvre par les mareyeurs accrédités). 

En ce qui concerne la pêche, on nous emmène dans les Caraïbes, plus précisément à Haïti. Mais pourquoi à Haïti, où la pêche, d’ailleurs autorisée, se fait sur une espèce autre qui est l’anguille américaine. Certes, si la pêche est légale, elle est visiblement contrôlée par des bandes mafieuses ce qui ajoute encore au caractère très opaque de cette activité de petite pêche et de subsistance pour une population fort démunie. 

Mais pourquoi pas la France, dont le secteur de la pêche civelière fournit  100% des civelles utilisées en Europe pour le repeuplement depuis le Brexit ? Il est vrai que la France n’est pas Haïti. L’activité de pêche ainsi que son commerce sont très encadrés et réglementés. Les contrôles effectués sur les mareyeurs (3 au total) sont incessants et très intrusifs. Mais il faut bien avouer que  c’est en fait moins « télévisuel » que de parler des gangs chinois et haïtiens. 

Si ARTE avait choisi la France, il aurait pu montrer autre chose: les techniques de pêche employées, les nombreux contrôles effectués, les efforts de traçabilité développés de la pêche jusqu’à l’utilisateur final, les efforts de restauration et d’amélioration des connaissances sur cette espèce et surtout se poser les bonnes questions sur les raisons de la diminution de cette espèce autrefois si abondante, mais nullement en danger critique d’extinction (voir actualités précédentes). 

Enfin, cerise sur le gâteau, un journaliste polonais dit « d’investigation » apparait à l’antenne et flaire le coup fourré. Pour in fine nous dire que le marché de la civelle aide les russes à financer la guerre en Ukraine. Si les montants financiers montrés rapidement en fin de documentaire sont importants, ils sont d’un montant ridicule par rapport, hélas, aux sommes gâchées pour contribuer à l’effort de guerre. Rappelons qu’un drone « Shahed » vaut environ 10 000 euros et qu’il en a été lancé dernièrement par les russes 1000 en une journée sur l’Ukraine. 

Alors oui, encore un dossier à charge contre la petite pêche professionnelle qui visiblement gêne par sa présence sur de nombreux écosystèmes aquatiques continentaux, estuariens et côtiers, les destructeurs de nos environnements. ARTE par ce type de documentaire très superficiel et tronqué aura ainsi  contribué, comme beaucoup d’ONGs, à mettre en péril le devenir de nos écosystèmes naturels en instruisant à charge contre les seuls défenseurs objectifs d’un environnement aquatique dont les pêcheurs professionnels dépendent entièrement pour leur subsistance et leur avenir.